Mathilde Servet et l’avenir de nos bibliothèques

 

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Mathilde Servet, conservateur à la Bpi (Bibliothèque Publique d’Information) et spécialiste de la bibliothèque troisième lieu, a gentiment accepté de répondre à nos questions à ce sujet.

 

Comment définiriez-vous la bibliothèque troisième lieu ? Pensez-vous que la bibliothèque troisième lieu puisse être à l’origine d’une nouvelle cohésion sociale ?  

La notion de bibliothèque troisième lieu permet de revisiter nos établissements sous un angle très humain, ce qui à mon sens est crucial aujourd’hui, dans un monde où le lien social se délite et les modes de vie s’individualisent. On a un besoin vital actuellement de nourrir le capital social, un sentiment d’appartenance commun, un esprit citoyen favorisant l’ouverture d’esprit. De nombreux travaux comme ceux de Jean-Louis Sanchez ("La promesse de l’autre"), Daniel Cohen ("Homo economicus") ou Yann Algan ("La fabrique de la défiance…et comment s’en sortir") pointent cette nécessité et montrent que le bonheur est surtout lié à la qualité de nos relations avec les autres, au degré d’attention porté à autrui, à la confiance qu’on peut placer dans les autres individus. Nous sommes des animaux sociaux, nous avons besoin des autres. Les troisième lieux ou tiers-lieux, car il s’agit de la même chose, ce sont ces espace aux côté du premier (le foyer), du second (le travail) qui permettent à la vie collective de pouvoir s’épanouir de façon informelle. Ce terme a été forgé par Ray Oldenburg, un sociologue urbain américain dans les années 80. Les frontières ne sont aujourd’hui plus aussi étanches entre sphère privée et lieu de travail. Avec le numérique, on peut être connecté à tout le monde et tout le temps. La connexion numérique n’est cependant pas du tout synonyme de lien réel avec les autres. Par ailleurs, de plus en plus de nomades ont besoin de lieux dans l’espace public pour travailler, se réunir, partager des idées, de lieux chaleureux et conviviaux. Cela ne fait que renforcer le besoin de troisièmes lieux.

Quel rapport avec les bibliothèques me direz-vous?

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La tyrannie des élèves

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Les adolescents ont de plus en plus de pouvoir au sein des établissements scolaires et les professionnels se trouvent dans des situations où la violence et l’injustice s’opposent à la volonté d’éducation. Entre l’excuse de l’âge de l’adolescent, ou celle d’une enfance difficile, tous les moyens sont bons pour laisser passer des comportements qui, à cet âge, sont pourtant fondateurs. L’adulte est un repère, il impose les limites et instaure le respect.

Pourtant, au vue de la violence croissante dans les établissements, bon nombre de professionnels se rendent compte que leur statut d’adulte ne les positionne non plus comme l’Autorité auprès des élèves, mais comme des individus dont les remèdes à la violence sont limités. Il semble évident que les adultes ne doivent pas avoir recours à la violence, verbale ou physique, pour éduquer et orienter les élèves. Et que répondre à la violence par la violence n’est pas une solution. Toutefois, s’il n’est pas acceptable de répondre à une insulte de l’élève par une gifle, il n’est pas crédible de répondre à la violence par l’abnégation ou l’ignorance, voire même une indifférence simulée.

Les adolescents d’aujourd’hui sont les adultes de demain. La contrainte, la limite, la punition sont des éléments nécessaires à la construction de l’enfant. Si l’éducation permet d’ouvrir l’esprit des jeunes, de les comprendre et de les aider à appréhender le monde environnement, ce processus ne se fait pas sans cadre.

J’ai le sentiment que l’adulte perd peu à peu son influence sur les élèves et que la métaphore de l’enfant-roi, depuis Françoise Dolto, est en train de devenir réelle. Le respect est une question de communication, et être à l’écoute de l’adolescent est primordiale dans la création d’un espace de rencontres entre les générations. Mais à trop écouter l’enfant, nous en avons oublié que, bien que pensant et doté d’une conscience, l’enfant avait besoin d’un plus grand que lui pour évoluer et apprendre à devenir adulte.

Aujourd’hui, les tentatives d’apprentissage semblent peine perdue en ce qu’une petite part de violence prend le dessus sur d’énormes projets d’éducation et de rencontres. La volonté féroce des professionnels et non-professionnels est mise à mal par une violence que nous ne savons pas forcément combattre.

Alors que les ZEP sont des établissements difficiles, j’entends de plus en plus de témoignages selon lesquels le lien entre les différents membres des équipes pédagogiques de ces établissements est extrêmement fort. En prenant en compte le bien de l’enfant et le respect des élèves, il doit être possible de resserrer les liens entre les professionnels (professeurs, bibliothécaires, psychologues, éducateurs, etc…) et les familles afin de créer un cadre efficace à l’évolution de nos adolescents. Une équipe soudée est plus à même de faire face à la violence environnante.

 

Extrait d’Une sonate pour Rudy de Claire Gratias :

Ils l’ont encerclé, un des potes de Dylan a mis les mains sur ses yeux et les autres ont commencé à le frapper. Coups de poings dans le ventre, coups de pied dans les jambes, claques sur la tête. Le gars n’a pas crié. Pas dit un mot. Rien. Je n’étais qu’à quelques mètres, j’ai tout vu. Je ne savais pas quoi faire. J’ai cherché Florian [le surveillant] des yeux. Je l’ai aperçu qui regardait dans notre direction. Il a quitté son poste et est venu vers nous, sans se presser. Mais Yann l’a vu aussi. Il a sifflé et les six agresseurs se sont dispersés en un clin d’œil. Une véritable envolée de moineaux. Ils ont laissé le pauvre mec à terre, courbé en deux. Mais le surveillant a fait demi-tour. Il avait pourtant très bien vu ce qui s’était passé. Il ne pouvait pas ne pas avoir vu ! J’étais consterné.

Quand l’âge nous rend sage !

Ebook

Quand ce n’est pas le temps qui fait mourir l’amour et la sexualité, c’est les professionnels du livre !

Vers quel âge avez-vous pris conscience que vous ne veniez ni d’un joli chou-fleur ni du bec d’une cigogne ? Que vos gentils parents s’aimaient et faisaient des coquineries ?

Gertrude-la-bibliothécaire* s’étonne de tant de laisser aller et préfère censurer ces ouvrages un peu trop intimes. La censure n’est pas seulement destinée aux adolescents fragiles, et bien qu’étant le fruit de tabous personnels, elle s’applique à tous les publics. La démocratie est-elle donc une question d’opinion et de personnalité?

Et quand le professionnel adopte un comportement satisfaisant, voilà que l’établissement prend peur et que la censure s’installe. Aller au devant des aspirations des parents, des citoyens, des usagers est une chose, mais contrôler les lectures ne devrait pas être une valeur de notre société.

Et puisqu’on part dans les excès, à quand l’autodafé?

  • Le personnage de Gertrude est une caricature.

Gentils censeurs VS délinquants

http://images.midilibre.fr/images/2014/02/15/tous-a-poil-vu-d-ici_807882_510x255.jpg  (PHOTO : D.R)

"Cette littérature spécifique qu’est la fiction pour adolescents constitue le miroir morcelé de nos fantasmes mortifères et réactualise une angoisse oubliée à jamais innommable. Elle est une littérature de révoltes et, lues par des adultes qui n’ont pas résolu d’importants conflits psychiques désormais refoulés, elle déclenche une mobilisation des défenses inconscientes du moi, et dans certains cas un rejet qui se traduit parfois par de violents appétits de censure."

Extrait de l’ouvrage d’Annie Roland, Qui a peur de la littérature ado ?
Approche clinicienne

Qui n’a jamais rencontré en bibliothèque ce collègue prévoyant qui, fier et responsable, vous confie lire l’ensemble des ouvrages qu’il met en rayon ?

A des fins de protection, à grands coups de moral et de vigilance, le professionnel scrute les thématiques à la recherche de la perversion, du diable caché dans les pages. Avec sa lampe de spéléologie, il hante les rayonnages et déniche des trésors oh combien diaboliques ! Une fesse dénudée par-ci, un bisou entre hommes par-là, un témoignage de viol en haut de l’étagère ; et tandis que les histoires de suicides et de mélancolie pullulent dans les rayonnages, le professionnel s’arrache les cheveux.

Si la peur, la haine, la violence, l’amour font partie des thématiques de la littérature de jeunesse, elles ne sont que le reflet de la réalité. Les souvenirs de ma propre adolescence me renvoient à des questionnements existentiels difficiles, à une période de recherche d’identité, d’identification et de confrontation, et il en est de même pour les adolescents d’aujourd’hui. La littérature permet de connaître et d’ainsi mieux appréhender son être et le monde dans lequel on vit. Effectuer un tri dans des ouvrages à destination du public, jeune ou non, c’est les destituer de leur capacité de réflexion et en cela, les réduire à des assistés permanents. Difficile d’envisager une société plus responsable si les adolescents sont dès le plus jeune âge conditionnés à une certaine vision de la société et à une unique manière de penser.

L’adolescence n’est en rien un chemin tout tracé et tenter d’orienter par la censure une certaine manière d’agir n’aide pas ces futurs adultes à prendre conscience de ce qu’ils sont et peuvent être.

Le choix est une condition indispensable à la construction d’un individu. Reste aux adultes d’accompagner ces choix.

Il est évident que la censure des parents ou professionnels part souvent d’une bonne intention, mais proposer un monde édulcoré aux adolescents ne les aidera pas à résoudre leurs problèmes ni à construire leur propre identité. Et lorsque le passage à l’âge adulte se fera, on sera tous bien étonné de découvrir des individus immatures, conditionnés, et en pleine dépossession d’eux-mêmes.

Ne dit-on pas qu’il faut apprendre de ses erreurs ? Alors, laissons-les en faire quelques-unes et accompagnons-les dans leur construction plutôt que de les condamner à une surprotection pas si protectrice que cela…

N’oublions pas que l’appréhension de la violence ne signifie aucunement le passage à l’acte. L’ignorance, quant à elle, est propice au passage à l’acte.

Bibliothèque troisième lieu

 

Photo : The Shifted Librarian

La bibliothèque de Delft

Bibliothèque troisième lieu — C’est quoi une bibliothèque aujourd’hui ?!

Encore stigmatisées comme silencieuses et poussiéreuses par la génération Y, les bibliothèques, devenues médiathèques, tentent de faire peau neuve et de s’adapter à un public varié.

Cette adaptation passe par le réaménagement des locaux et le réajustement des services. La démocratisation culturelle est une priorité pour les bibliothèques, et à celle-ci s’ajoute la dimension sociale de l’établissement : la bibliothèque dans la cité, la bibliothèque pour la cité, la bibliothèque du citoyen, notre bibliothèque.

Si l’individualisme n’est pas le seul mal de notre époque, il est notable que la création de lieux de rencontres fait fureur et comble un manque évident de fraternité entre les individus. La bibliothèque devient alors un espace de sociabilité où les usagers viennent partager, échanger et vivre des expériences émotives uniques.

A mon sens, cette union entre culture et lien social est parfaitement représentée par le concept de bibliothèque troisième lieu. Notion forgée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à l’université de Pensacola en Floride, le troisième lieu s’oppose au premier lieu (le foyer), et au deuxième lieu (le travail). Ce troisième lieu représente un espace complémentaire qui s’organise autour de la vie sociale, des rencontres et des échanges entre les individus.  Je suis assez intriguée par ce nouveau type d’établissement qui foisonne : réseau des bibliothèques des Pays-Bas, le Projet Niemeyer au Havre, la BMVR à Caen,  le Troisième lieu à Thionville, les Idea Stores à Londres, etc…).

Nous n’en sommes plus à l’idée d’une culture élitiste, une culture légitime dont la vocation est d’éclairer l’humanité. La bibliothèque a désormais pour vocation de favoriser l’échange entre les personnes, et de proposer une image valorisante du citoyen et de la communauté. L’intérêt, à travers ces bibliothèques troisième lieu, est de permettre à la population de participer activement à la mise en place d’une cohésion sociale et culturelle. L’usager, le professionnel, vous et moi, devenons ensemble les acteurs de notre propre culture. Une culture adaptée à nos besoins. Une culture populaire.

Je suis pour ce concept de bibliothèque troisième lieu, qui ne dévalorise en rien les collections, mais au contraire, met en avant l’individu et participe à l’instauration d’une harmonie sociale. Grâce à cette influence positive du troisième lieu, la bibliothèque est un espace chaleureux, intime où se mêlent rencontres, échanges, jeux et découvertes.

Après chez-vous, rien de mieux que la bibliothèque !

 

 

Inondation à la Bnf

Photo : Après l’inondation, les livres sèchent… © Radio France – Alice Serrano

Une inondation a endommagé environ 11 000 documents du département Littérature et Art du site François Mitterand de la Bibliothèque nationale de France. Les équipes se relayent pour faire sécher les ouvrages et œuvrent pour limiter les conséquences de l’incident sur les ouvrages.

Manifestement le destin s’acharne à détruire notre patrimoine écrit !

 

Quand les enfants boudent le livre

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Photo : nooccar, CC BY 2.0

 Article de référence sur ActuaLitté

 

Les nouvelles générations préfèrent le numérique. Selon une étude de la Digital Book World,  

Les nouvelles générations préfèrent le numérique. Selon une étude de la Digital Book World, deux enfants sur trois aux Etats-Unis choisissent le numérique plutôt que notre bon vieux livre imprimé.